Un impact plus contrasté (Archivé)

L’expression « marchés émergents » est si galvaudée qu’elle en a presque perdu son sens, notamment au vu de l’influence réelle des économies « émergentes ». Les membres de l’équipe actions asiatiques et émergentes de Newton examinent le potentiel des économies en voie de développement pour l’année prochaine.

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D’après le Fonds monétaire international, la part des marchés émergents dans la croissance de la consommation et de la production mondiales depuis la crise financière de 2008 avoisinerait 70%. Certains estiment que cette tendance est loin de s’inverser.1 Selon les dernières prévisions de la Banque mondiale, la Chine pourrait représenter à elle seule 35% de la croissance du PIB mondial ces deux prochaines années.2

Or, une croissance aussi rapide a un prix : le credit gap (ou le degré de déviation du ratio crédit sur PIB par rapport à sa tendance) de la Chine atteint désormais 24,6%, alors qu’un chiffre supérieur à 10% constitue une alerte sérieuse de crise financière à un horizon de 3 ans. Ce taux était encore proche de 5% en 2011.3

Quant aux autres marchés émergents, les taux s’élèvent à environ 7,2% en Turquie, 9,3% en Indonésie et 9,7% au Mexique (tous trois proches du seuil de 10%). Avec 30,3% et 22% respectivement, Hong Kong et Singapour affichent les credit gaps les plus élevés en dehors de la Chine.4

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Pour Douglas Reed, stratégiste économique au sein de l’équipe actions asiatiques et émergentes de Newton, la Chine reste minée par des défis structurels. « Le lourd héritage d’une expansion massive du crédit, soutenue par l’État suite à la crise financière, constitue l’un des principaux défis du pays. Dans ce contexte, la Chine tente d’amorcer une délicate transition de son modèle de croissance, d’une économie alimentée par le crédit et ultra dépendante de l’investissement vers un modèle davantage fondé sur la consommation privée et les services. »

Il précise que bien que la Chine soit récemment parvenue à ralentir en partie la croissance du crédit, son taux d’endettement (tel que représenté par le financement social total ajusté exprimé en pourcentage du PIB) ne cesse de s’envoler. « Ce taux ressort actuellement à environ 250% du PIB, ce qui n’a rien d’inhabituel comparé aux pays développés, mais qui représente un niveau très élevé pour le monde émergent. La rapidité de la hausse de ce taux, qui a progressé à un rythme inégalé de 113% du PIB depuis 2008, est une véritable source d’inquiétude. Dans le passé, des croissances extrêmement rapides de la dette dans d’autres pays ont régulièrement été annonciatrices de futures crises financières. »

Si 2018 se présente comme une année délicate pour les marchés mondiaux, face aux sommets atteints par ces ratios, l’heure de vérité ne risque-t-elle pas de sonner ?

Divagations ou heure de vérité ?

Certains prétendent que les marchés émergents sont aujourd’hui mieux protégés contre les « arrêts brusques » d’entrées de capitaux. Rob Marshall-Lee, responsable de l’équipe actions asiatiques et émergentes chez Newton, partage cet avis dans une certaine mesure. « Certes, l’évolution des taux d’intérêt aux États-Unis devrait rester un facteur déterminant du coût du capital et des taux de change, mais nous avons d’ores et déjà observé d’importants mouvements sur les devises. Ces mouvements ont entraîné des changements d’ordre économique et ont contribué à recadrer les déficits courants dans de nombreux pays émergents. »

Il explique que les devises faibles ont pesé significativement sur les actions émergentes ces dernières années, mais qu’une chute prononcée et continue semble improbable. Selon lui, une appréciation pourrait même être envisageable dans les années à venir. Par ailleurs, de nombreux pays émergents ont adopté un système de taux de change flottants, et les déficits des comptes courants ont été réduits.

Dans le même registre, Rob Marshall-Lee précise que leur destin n’est plus aussi étroitement lié aux performances de l’économie américaine, ni aussi déterminé par l’évolution des matières premières. « Plusieurs marchés émergents réduisent leur dépendance aux matières premières, née de l’industrialisation de la Chine, et sont désormais davantage affectés par la hausse de la demande interne, notamment dans des services tels que l’éducation ou la santé. »

La progression des économies émergentes dans ces domaines est cependant très contrastée. Les efforts de la Chine en vue d’un rééquilibrage, depuis la crise financière, semblent aujourd’hui porter leurs fruits. La croissance des secteurs manufacturier et de la construction a significativement reculé ces dernières années, tandis que le secteur des services continue d’afficher des taux de croissance à deux chiffres, malgré le ralentissement plus général de l’économie.

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Rob Marshall-Lee poursuit : « À l’heure actuelle, la Chine dépend davantage des services aux consommateurs que des exportations. Le précédent niveau de croissance des investissements dans les actifs immobilisés n’est plus soutenable, mais les secteurs liés à la consommation progressent toujours, notamment grâce à la vigueur du commerce en ligne. »

Révolution intelligente

Il précise également que l’équipe réfléchit depuis quelque temps à la conjonction de plusieurs facteurs. « L’automatisation accrue (par ex., la robotique et les logiciels appliqués aux services), les appareils connectés, l’interconnexion résultant du cloud, le big data, la capacité supérieure des ordinateurs, la montée en puissance et le développement des réseaux (mobile et haut débit), ainsi que l’envolée de l’intelligence artificielle. »

Sur les marchés développés, Rob Marshall-Lee observe que les progrès technologiques ont déplacé non seulement des emplois manufacturiers, mais aussi et de manière croissante, des emplois de bureau. Selon lui, les avancées technologiques sont responsables d’un plus grand nombre de disparitions d’emplois que la main-d’œuvre des marchés émergents, qui a nourri le sentiment populiste des tenants du Brexit, de Donald Trump et de partis européens radicaux tels que le Mouvement 5 étoiles en Italie. « Nous considérons que ces votes de protestation constituent un appel au secours des « perdants » de la transition vers le cloud et l’automatisation. Selon nous, la plupart des solutions supposées et reflétées par les potentielles politiques anti-libre échange risquent fort de se retourner contre leurs instigateurs, en réduisant davantage le potentiel de croissance à long terme déjà atone au niveau mondial. »

L’impact de ces tendances sur les marchés émergents est plus difficile à évaluer. « La plupart des marchés émergents ont le potentiel pour opérer un « rattrapage » de productivité, ce qui contribue à la dynamique de croissance des PIB. En outre, des leçons ont été tirées de l’exemple des marchés développés dans les domaines de la technologie et de la gouvernance. Des réformes économiques sont en cours dans un certain nombre de pays émergents dont l’Inde, le Mexique, ainsi que dans une certaine mesure en Chine et en Indonésie. » Parallèlement, à l’autre extrémité de la chaîne, la direction prise par des pays tels que la Turquie et l’Afrique du Sud est moins encourageante en matière de réformes. « L’autoritarisme grandissant du gouvernement turc est inquiétant, et la hausse de l’inflation dans un contexte de politique monétaire velléitaire pourrait causer des tensions en 2018. »

Importance fondamentale

La dynamique démographique est un autre facteur de différenciation entre les pays émergents. D’après Rob Marshall-Lee, les prévisions concernant l’évolution de la population en âge de travailler font partie des statistiques illustrant parfaitement ce thème. « Dans des pays tels que l’Inde et les Philippines, où la main d’œuvre est le principal moteur, la croissance du PIB devrait rester soutenue. En Chine, la main-d’œuvre devrait plutôt diminuer en raison de la politique de l’enfant unique. Cependant, ce facteur nous semble surévalué alors que le processus d’urbanisation n’est pas terminé et qu’il existe encore de nombreuses possibilités de rattrapage de la productivité dans le pays. »

Alors qu’une remontée de la volatilité en 2018 pourrait avoir un impact contrasté sur les marchés émergents, Rob Marshall-Lee recommande d’adopter une approche sélective de la classe d’actifs. Dans cette optique, il conseille de suivre de près les niveaux d’endettement, les balances des comptes courants, les valorisations des devises et les progrès en matière de réformes. Il convient par ailleurs de rechercher les entreprises capables de tirer parti d’une classe moyenne de consommateurs en plein essor et de la transition vers de nouvelles technologies.

1. Perspectives économiques mondiales du FMI, (Entre 2010 et 2015. Moyennes pondérées calculées à partir des taux de change de marché.)
2. D’après les estimations de PIB 2016 du Fonds monétaire international et les prévisions de croissance 2017-19 de la Banque mondiale. http://www.visualcapitalist.com/chart-global-growth-happening/.
3. Llewellyn Consulting: Friction in financials: Old habits die hard (Tensions sur les financières : les vieilles habitudes ont la vie dure), octobre 2017
4. Idem

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