L’évolution énergétique aux États-Unis

Robin Wehbé, The Boston Company Asset Management

Vers la fin des années 1970, le président américain Jimmy Carter a déclaré la guerre à la dépendance énergétique. En 2014, 33 ans après la fin du mandat de Carter, l’Amérique est loin d’avoir atteint cet idéal. Cependant, la « révolution du gaz de schiste » pourrait bien devenir le principal thème d’investissement aux États-Unis sur les dix prochaines années.

Le boom des techniques d’extraction innovantes dans le secteur du gaz et du pétrole américain, facilité par les récentes avancées technologiques, contribue à redéfinir les paramètres du secteur. Nous n’avons plus à craindre la baisse des réserves pétrolières. L’offre mondiale de gaz et de pétrole est en passe de connaître une importante transition au profit principalement des États-Unis.

En outre, l’environnement géopolitique actuel vient renforcer l’attrait de la production domestique aux États-Unis. L’annonce in extremis d’une croissance supérieure aux attentes de la production américaine a permis d’atténuer l’impact des sanctions iraniennes, de la poursuite du conflit en Libye et des incertitudes liées à l’agenda politique en Amérique latine (le Venezuela, le Mexique et le Brésil ont tous déçus pour différentes raisons). Les États-Unis constituent une solution stable et attrayante en matière de production énergétique dans un monde régulièrement en proie au chaos.

Les récentes tensions entre la Russie et l’Ukraine ne sont que le dernier exemple en date d’une utilisation des ressources énergétiques comme arme non militaire dans un affrontement politique. Depuis 2006, le gouvernement russe a coupé à deux reprises l’approvisionnement d’énergie à l’occasion de conflits avec l’Ukraine, et la société exportatrice de gaz russe a récemment laissé entendre qu’elle pourrait être amenée à revoir les conditions tarifaires préférentielles accordées par le précédent gouvernement. Ces craintes de chocs d’approvisionnement viennent renforcer l’attrait de la fiabilité du gaz naturel américain.

Ce contexte porteur devrait profiter aux entreprises américaines pendant encore de nombreuses années.

La course à la dépense

La soif énergétique de l’Amérique va bien au-delà d’une simple volonté de réduire le prix à la pompe au profit du consommateur américain, et se traduira par des investissements majeurs dans le secteur du gaz et du pétrole. Ces injections massives visent à financer la domination mondiale des États-Unis sur le secteur pétrolier, et à terme, son indépendance énergétique. Les dépenses d’investissement dans des projets pétroliers aux États-Unis devraient augmenter de plus de 5% et atteindre les 338 milliards USD 2, soit un niveau trois fois supérieur aux montants investis en 2000. Les États-Unis représentent actuellement la moitié des dépenses mondiales dans les projets « upstream » (les phases d’exploration et de production) qui devraient se chiffrer à 723 milliards USD pour l’année 20142.

Aux États-Unis, les dépenses d’infrastructure sont concentrées sur trois grands secteurs : le pétrole et le gaz naturel au Texas et au Dakota du Nord, ainsi que le gaz naturel dans les États du nord-est du pays. Le Texas a pu capitaliser sur des infrastructures pétrolières existantes, tandis que le boom des nouvelles techniques d’extraction du gaz naturel a permis d’étendre les zones d’exploitation au Dakota du Nord et au nord-est du pays. Ces nouvelles méthodes, plus complexes et plus coûteuses, impliquent d’exploiter des sources non-traditionnelles, telles que les schistes bitumineux, via des techniques de forage horizontal et de fracturation hydraulique.  De nouveaux centres de production voient ainsi le jour.

En ce qui concerne les dépenses de transport, le réseau ferroviaire semble bénéficier de l’essentiel des efforts de développement. Victime de l’assèchement de la demande de charbon, le système ferroviaire américain revit grâce au nouveau boom énergétique. Les entreprises du secteur du gaz et du pétrole rachètent des wagons pour leur propre compte ou pour les sous-traiter à leurs concurrents. Dans la mesure où les pipelines restent un mode de transport fixe, peu adaptable et coûteux, le recours au rail est considéré de plus en plus comme un substitut viable et non plus une simple solution temporaire. Nous nous préparons au renouveau du secteur ferroviaire américain. D’après l’Association of American Railroads, le transport de pétrole brut par la voie ferroviaire aurait atteint 407 642 wagons au premier trimestre 2013, soit une hausse de 74% par rapport à 20123 et de plus de 4 000% depuis 2008 (9 500 wagons)4. Cette tendance devrait clairement se poursuivre en 2015.

De l’huile dans les rouages

Comment les États-Unis vont-ils monétiser leur position parmi les champions du secteur pétrolier mondial et quels sont les axes de développement pour l’avenir ? Les législateurs américains devront intervenir pour modifier les lois sur l’exportation et le cabotage qui ont été élaborées à l’époque où le pays était pauvre en ressources énergétiques et constituent, en l’état, des freins à la monétisation de ces nouvelles sources. Ainsi, l’Export Administration Act de 1979 interdit la vente de pétrole brut américain à l’étranger, à l’exception du Canada et du Mexique, tandis que le Merchant Marine Act de 1920 impose, pour le transport maritime de biens entre deux ports des États-Unis, que soit utilisés des navires américains, construits sur le territoire américain, battant pavillon américain, affichant également un propriétaire américain et un équipage composé de citoyens ou résidents permanents des États-Unis. Les lois et réglementations qui encadrent le secteur de l’énergie trouvent clairement leurs origines dans la période protectionniste des années 1970 ; aussi, Washington n’aura pas d’autre choix que d’adapter le corpus réglementaire pour s’adapter à la nouvelle ère énergétique qui s’annonce.

Les perspectives du gaz de schiste aux États-Unis semblent positives, dans la mesure où son extraction est moins coûteuse que l’exploitation des sources non conventionnelles de pétrole brut. En outre, des acheteurs asiatiques sont prêts à s’engager à long terme sur des niveaux de prix du gaz naturel liquéfié qui sont largement supérieurs aux coûts d’extraction. À cet égard, les perspectives du pétrole brut non conventionnel semblent plus incertaines. Les coûts de production de cette source d’énergie restent parmi les plus élevés à 90-100 USD le baril. Le secteur pétrolier américain réalise des gains d’efficacité de 10% par an, mais jusqu’où ces progrès iront-ils ? La perspective de rentabilité reste lointaine.

Du rêve à la réalité

Forte de sa longue expérience de la production classique de gaz et de pétrole, l’Amérique est à la tête de la « révolution non conventionnelle ». Les risques d’exploration sont fortement réduits dans la mesure où d’importantes réserves de gaz de schiste sont situées dans des régions déjà actives en matière de production traditionnelle. Toutefois, il convient de garder à l’esprit qu’à différents stades de ce cycle séculaire, les gagnants d’aujourd’hui pourraient bien être les perdants de demain. Cette évolution sera synonyme à la fois d’opportunités et de risques. L’ère de l’indépendance énergétique n’a pas encore sonné, mais la révolution des gaz de schiste pourrait constituer un thème d’investissement incontournable sur les dix prochaines années.

1. Oil & Gas journal, Mars 2014
2. Barclays, Décembre 2013
3. Association of American railroads, Mars 2014
4. Association of American railroads, Décembre 2013

Le contenu ne représente pas une recommandation d'investissement. Informations Importantes