Le casse-tête de Dilma (Archiv )

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Au terme d’une longue et âpre campagne électorale au Brésil en octobre 2014, la présidente sortante Dilma Rousseff a été réélue, remportant une victoire très serrée. Les incertitudes politiques se sont depuis lors dissipées, mais l’économie brésilienne reste en bien mauvaise posture et les commentateurs politiques appellent ouvertement à des réformes. Dansce contexte, quelles sont les perspectives pour un pays qui était il y a encore peu le fer de lance économique de toutel’Amérique du Sud ? Solange Srour, chef économiste chez ARX Investimentos, la boutique de gestion brésilienne de BNY Mellon, analyse les défis économiques auxquels la présidente devra faire face au cours de son second mandat.

Lorsque la présidente Dilma Rousseff s’est adressée au peuple brésilien suite à sa victoire serrée aux élections d’octobre dernier, personne n’aurait été étonné que son sourire de circonstance soit rapidement remplacé par des marques d’inquiétude. Elle a certes remporté les élections, s’assurant par là-même quatre nouvelles années à la présidence du pays, mais la position dominante dont bénéficiait le Parti Travailliste il y a quelques années fait désormais partie du passé. En effet, le résultat des élections était nettement trop serré pour rassurer le parti au pouvoir. L’euphorie qui avait marqué le début de son premier mandat n’est plus d’actualité.

Son discours de victoire a été teinté d’appel à la coopération et au compromis. Elle a parlé d’améliorer le dialogue avec les leaders industriels, les banques et les entreprises en général. Elle a indiqué sa volonté d’améliorer son bilan à l’occasion de ce second mandat. Cependant, le fait qu’elle n’ait pas jugé opportun de mentionner son concurrent, Aécio Neves da Cunha, qui a perdu avec 48% des votes, en dit long. Aécio Neves da Cunha, apprécié des marchés financiers, a mené sa campagne en défendant les industries, les banques, les entreprises et la classe moyenne prise dans l’étau de la politique de Dilma Rousseff. En effet, il n’y a pas plus parlant comme sanction de son premier mandat, le fait que durant l’année 2014 une corrélation négative quasi-parfaite a pu être observée entre l’évolution des sondages en sa faveur et la performance du marché des actions brésiliennes.

Comment la présidente du Brésil est-elle parvenue à provoquer autant l’ire du monde de l’entreprise ? Le carnet de doléances est bien rempli. En 2012, elle a contraint les banques sous contrôle de l’État à réduire les taux des prêts à la consommation, pénalisant l’ensemble du secteur. En 2013, les entreprises du secteur de l’électricité ont été forcées de réduire leurs tarifs et le géant du gaz et du pétrole, Petrobras, qui représente environ 13% de l’indice local, est tombé sous le coup de contrôles tarifaires. L’image « anti-entreprise » sera durable.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul…

Il serait injuste de dire que la présidence de Dilma Rousseff a été marquée exclusivement par des mesures anti-investisseurs. Certaines baisse de taux étaient censées et ont eu un impact positif. Son engagement à l’égard de Bolsa Família (le principal programme de sécurité social du pays) permet de maintenir des millions de personnes au-dessus du seuil de pauvreté. En outre, son bilan en matière d’éducation est plutôt positif. Toutefois, force est de constater que son approche politique repose essentiellement sur une démarche interventionniste, ce qui a directement affecté l’investissement étranger et fait plonger la confiance des entreprises et des consommateurs à des points bas de 2009. En définitive, cette situation peut être directement imputée à Dilma Rousseff.

Bolsa Família, initiative phare du précédent président tant adoré Luiz Inácio Lula da Silva, a permis d’apporter une aide financière vitale aux familles brésiliennes les plus pauvres. Si le succès de ce programme est indéniable (environ 12 millions de familles bénéficient de cette aide), il rencontre néanmoins beaucoup de critiques, liées notamment au risque de dépendance aux aides et à l’absence d’incitation au travail qu’il entraîne. Certes, le programme apporte une aide à près d’un quart de la population brésilienne, mais pour les 75% restants les problèmes majeurs restent l’inflation et la hausse du coût de la vie au sein des principales villes du pays. Près de 85% de la population vit dans des zones urbaines.

Dans son discours de victoire, Dilma Rousseff a déclaré que le pays restait uni. Cela est peut-être le cas si l’on se réfère à la division nord/sud mentionnée par de nombreux observateurs externes, mais le pays reste néanmoins divisé entre ceux qui dépendent de l’aide sociale et ceux qui n’en bénéficient pas. La situation est telle que le poids accru des programmes de sécurité sociale devient trop lourd à porter pour l’économie brésilienne.

Un serrage de ceinture

La situation économique au Brésil est loin d’être rose. Actuellement englué dans une récession, le pays ne laisse entrevoir aucun signe de rebond à court terme. L’inflation reste élevée, l’excédent primaire est quasiment nul (alors qu’un niveau plus proche de 1,5% du PIB serait nécessaire) et la vigueur du real brésilien continue de freiner l’économie. Cet environnement défavorise en premier lieu la classe moyenne qui est de plus en plus durement touchée.

À plus de 6% d’inflation et avec la levée prochaine des contrôles sur les prix, les pressions inflationnistes supplémentaires laissent présager d’une remontée imminente des taux d’intérêt. Cette hausse tomberait à point nommé. Dilma Rousseff cite régulièrement l’importance du développement de l’emploi et de la croissance économique, mais un tel objectif ne saurait être atteint sans résoudre d’abord les problèmes sous-jacents. Même si le gouvernement parvenait à réaliser des progrès sur le front de l’inflation, de l’excédent primaire et de la devise, la triste réalité est qu’une approche interventionniste ne peut que pénaliser l’efficience et la compétitivité d’une économie.

Par exemple, les effets de l’inflation seront démultipliés dans les secteurs qui sont actuellement sous le coup d’un gel des prix imposé par le gouvernement, tels que le carburant, lorsque ces restrictions seront levées. De la même manière, le gel des prix du carburant a fortement limité le développement des entreprises étatiques, telles Petrobras. L’administration de Dilma Rousseff a freiné l’appréciation de ces entreprises en s’en servant comme levier politique. Le constat est le même pour les banques étatiques, qui sont utilisées pour assurer la disponibilité de crédit bon marché. De ce fait, le système bancaire devra procéder à une importante recapitalisation au cours des prochaines années. Durant son second mandat, Dilma Rousseff n’aura d’autre choix que de lever les restrictions sur les prix si elle souhaite réellement retrouver la confiance des investisseurs à l’égard du Brésil, accroître l’excédent primaire et améliorer l’efficience et la compétitivité au sein de l’économie domestiques.

Construire pour l’avenir ?

Les dépenses d’infrastructure, ou plutôt l’absence de dépenses dans ce domaine, constituent également l’une des principales critiques des opposants à Dilma Rousseff. Le pays est freiné par l’inadéquation flagrante des réseaux de transports publics et reste clairement à la traîne du reste du monde en matière de dépenses d’infrastructures. D’après The Economist, le Brésil n’investit que 2,2% de son PIB dans ses infrastructures, soit un niveau largement inférieur à la moyenne du monde émergent qui se situe à 5,1%. En outre, à ce niveau, les dépenses suffisent à peine à pallier la dégradation des infrastructures existantes. Cependant, d’après la Banque Mondiale, seulement 14% des routes du pays seraient goudronnées. Ainsi, des processus en apparence peu complexes, comme le simple fait d’acheminer les récoltes de maïs vers les zones portuaires, deviennent de plus en plus coûteux et difficiles en raison du défaut d’infrastructures de base.

Or, le cœur du problème repose sur le fait que le secteur public n’a pas les moyens d’investir. Pour ce faire, il doit pouvoir attirer l’investissement du secteur privé. Or, compte tenu de l’historique du gouvernement Rousseff en la matière, qui souhaiterait faire des affaires avec le Brésil ? Le focus extrême sur l’investissement bancaire subventionné par l’État vient désormais hanter le gouvernement. Sur le long terme, ces défis paraissent insurmontables. Une politique plus favorable aux entreprises contribuerait grandement à renouer les liens avec un secteur privé devenu très méfiant.

Dilma Rousseff a raison d’être fière et de chercher à préserver l’héritage de Lula en matière de sécurité sociale, mais le poids de cet héritage doit désormais être supporté par la classe moyenne, celle-là même qui pourrait être à l’origine de la relance de l’économie locale. Des mesures s’imposent, dont certaines pourraient être douloureuses, pour aider le pays à sortir de la léthargie dans laquelle il est tombé suite à la fin du boom des matières premières. Dilma Rousseff sera-t-elle capable de retourner sa veste et d’amadouer les entreprises ? Si un adoucissement est possible, un revirement complet ne semble guère envisageable.

Dès lors, nous devons nous préparer à faire face à quatre nouvelles années d’inflation accrue, de croissance atone et de compétitivité nulle. Le casse-tête de Dilma Rousseff risque bien de rester non résolu.

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