Brésil : la déroute de l’enfant chéri d’Amérique latine (Archiv )

Alors que le pays se prépare à accueillir les JO de 2016, les difficultés qui frappent le Brésil font écho aux préoccupations entourant la stabilité politique du pays. Dans cet article, les gérants d’Insight, ARX et Standish évoquent leurs perspectives à l’égard du géant d’Amérique latine.

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Le Brésil a été porté par le boom des matières premières de cette dernière décennie. Or, d’après Rogerio Poppe, gérant chez ARX à Rio de Janeiro, force est de constater que la demande pour les principales matières premières a reculé dans le sillage du ralentissement de la croissance chinoise. Le gouvernement brésilien, qui ne s’était pas préparé à une telle éventualité, doit désormais réduire ses dépenses alors que l’économie s’essouffle et que le taux de chômage augmente. Il sera également difficile d’envisager de relever les impôts dans un tel contexte.

Selon Rogerio Poppe, l’environnement économique actuel n’a pas aidé la présidente Dilma Rousseff, dont la popularité n’a cessé de baisser au cours des derniers mois de l’année 2015. En fin d’année, les médias ont fait couler beaucoup d’encre sur une possible mise en examen de Dilma Rousseff, suite à des allégations selon lesquelles son gouvernement aurait maquillé les comptes 2014 pour cacher le creusement du déficit budgétaire en pleine campagne de réélection. Compte tenu de ces inquiétudes entourant l’avenir de l’administration en place, les marchés ont besoin d’une meilleure visibilité quant à l’évolution de la situation politique au Brésil. 

Par rapport aux difficultés rencontrées par certains pays de la zone euro en 2011 (dont la marge de manœuvre est limitée par l’existence d’une monnaie unique), l’ajustement du Brésil a résulté de l’impact des acteurs de marché, compte tenu de la dépréciation de près de 50% du real par rapport au dollar US au cours des trois dernières années1. D’après Rogerio Poppe, l’excédent de la balance commerciale est attendu autour de 30 à 40 mds USD en 2015, soit une hausse par rapport à la précédente estimation de 10 mds USD. La faiblesse du real soutient le secteur des exportations, tandis que le ralentissement de l’économie locale freine la demande d’importations. 

Toutefois, selon Colm McDonagh, responsable de la dette émergente chez Insight Investment, l’affaiblissement de la devise risque de ne pas être aussi favorable pour le Brésil, qui doit traditionnellement faire face à une inflation soutenue et bénéficie de ce fait d’une moindre flexibilité dans ce domaine. À cet égard, il convient de noter que les taux d’intérêt ont été fortement relevés en 2015 pour lutter contre l’inflation.

Une volonté de réforme

Entre 2002 et la crise financière mondiale en 2008, le Brésil a engagé une série de réformes positives sous l’élan du président Luiz Inácio Lula da Silva. À la suite de ces réformes, Colm McDonagh rappelle que le pays a bénéficié d’importants flux d’investissement, au point que des mesures ont dû être prises pour freiner l’appréciation du real. 

Ces dernières années, cette volonté de réforme s’est essoufflée, tandis qu’une série de scandales de corruption, à l’instar de celui qui a frappé Petrobras, a limité toute nouvelle vague de réforme structurelle. 

À cet égard, le scandale baptisé Lava Jato (ou « lavage auto ») est intéressant, selon Rogerio Poppe, dans la mesure où l’enquête, menée par la police fédérale, se poursuit indépendamment du gouvernement, sans grande interférence politique. L’Operação Lava Jato (littéralement « Opération lavage auto ») est l’un des facteurs responsables pour le ralentissement de l’activité économique. En effet, les entreprises de construction ont été fortement affectées par les allégations entourant l’octroi de marchés trop généreux. Au cours des six à douze prochains mois, Rogerio Poppe anticipe un rebond de l’activité économique, dans la mesure où plusieurs des entreprises de construction concernées ont d’ores et déjà réglé leurs amendes et pourront de nouveau prendre part à l’octroi de nouvelles concessions publiques. 

Si le gouvernement parvient à réduire ses dépenses, à augmenter ses recettes fiscales et à freiner toute hausse de l’inflation, l’environnement devrait nettement s’améliorer en 2017. Cependant, en 2016, l’économie brésilienne devrait se contracter de 1,4%, tandis que le taux de chômage pourrait atteindre un point haut durant l’année.

Le consensus anticipe une reprise lente en 2017/2018, qui devrait se distinguer des cycles de rebond précédents puisque les consommateurs ne seront pas les principaux contributeurs à la croissance du PIB. Il faudra encore de nombreuses années avant que les consommateurs ne soient en mesure de contribuer à nouveau à la croissance. L’investissement dans les infrastructures devrait prendre le relais et soutenir significativement le PIB, d’après Rogerio Poppe. Toutefois, si les infrastructures construites en vue des JO ne devraient pas contribuer significativement au rebond économique, elles auront tout du moins l’avantage d’assurer la publicité des attraits de Rio sur la scène internationale.

Parallèlement au Brésil, qui reste la première économie de la région2, l’Amérique latine est également composée d’économies de premier plan, selon Colm McDonagh, comme le Mexique et le Chili (qui ne relèvent pas véritablement de la catégorie des marchés émergents), ou encore les économies plus petites mais néanmoins prospères que sont la Colombie et le Pérou. En revanche, l’Argentine et le Venezuela (en particulier) souffrent des effets négatifs des politiques engagées depuis plusieurs années.

La flexibilité des taux de change

Malgré la faiblesse des cours du pétrole (pénalisante pour les producteurs pétroliers), la plupart des pays d’Amérique latine bénéficient de la flexibilité de leurs taux de change, selon Colm McDonagh. En effet, le recul des devises n’est pas nécessairement néfaste, sauf pour les investisseurs dans la dette libellée en devise locale. Par exemple, la Colombie, important producteur pétrolier, admet que le fait d’avoir laissé sa devise se dévaluer lui permet de faire face à de tels chocs. Dans le passé, les surprises économiques étaient absorbées par le PIB local, ce qui générait des difficultés en matière de balance des paiements, ainsi que des problèmes d’endettement et des turbulences politiques. Cependant, par rapport aux autres économies de la région, l’Argentine et le Venezuela ne bénéficient pas de la flexibilité nécessaire pour utiliser l’affaiblissement de leur devise pour faire face à de tels chocs économiques. 

Le Mexique, qui est étroitement lié à la politique budgétaire et monétaire américaine, a amorcé des réformes structurelles ces dernières années. Le pays bénéficie en outre d’une devise flexible et est en mesure de mieux face aux difficultés qui frappent les marchés émergents que le Brésil. D’après Colm McDonagh, les dirigeants politiques mexicains font partie de ceux qui, en Amérique latine, ont le mieux synchronisé leur taux d’intérêt avec les États-Unis. L’impact sur la région sera conditionné par l’ampleur du cycle de hausse des taux aux États-Unis, sachant qu’une hausse agrégée de moins de 150 à 200 points de base ne devrait pas avoir de retombées significatives. 

Une dépendance au pétrole

Selon Javier Murcio, gérant et analyste senior – stratégies émergentes chez Standish, le Venezuela est source de deux grandes préoccupations pour les investisseurs : son degré de dépendance au cours du pétrole et la mauvaise qualité de son environnement politique depuis 15 ans (fruit notamment du « Chávismo », la philosophie de feu Hugo Chávez). À cela vient s’ajouter l’absence de données fiables et le niveau exécrable de gouvernance d’entreprise.  

La pression qui pèse actuellement sur le Venezuela est telle que le pays a décidé de brader PetroCaribe, son programme d’assistance énergétique lancé par Hugo Chávez en 2005. En vertu de ce programme, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes ont payé par avance une partie de la facture de leurs importations de pétrole et peuvent financer le reste de la somme sur 25 ans à un taux de 1% ou 2%. Grâce une émission obligataire, la République Dominicaine a remboursé la quasi-totalité de sa dette de 4,1 mds USD due au Venezuela au titre de plusieurs années d’approvisionnement en pétrole. La Jamaïque a également décidé de procéder par émissions obligataires pour racheter sa dette PetroCaribe à l’égard du Venezuela. 

Parallèlement à l’issue de ses dernières élections, les principaux facteurs qui pénalisent actuellement l’Argentine incluent, selon Colm McDonagh, la chute du cours du pétrole (le pays cherchant à développer un secteur pétrolier), la volonté grandissante des argentins de libeller leurs actifs en dollar et la faiblesse de l’économie brésilienne. Toutefois, si l’Argentine (en situation de défaut technique) parvient à normaliser les relations avec ses créanciers étrangers, le pays pourrait de nouveau attirer d’importants flux de capitaux de la part d’investisseurs intéressés par les perspectives du pays. 

À suivre

  • Tout nouveau recul des prix des matières premières
  • La composition du gouvernement argentin
  • L’impact du cycle de resserrement des taux aux États-Unis sur la région

1.Bloomberg, au 29 octobre 2015
2.Source : The World Factbook - CIA

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